Il danse

À la fenêtre, son visage à peine caché par le rideau, dépassait sa main, tenant une cigarette. La fatigue avait creusé de larges sillons dans son visage et on pouvait difficilement distinguer, dans l’ombre, son regard éteint. Dans le silence de la cour de l’immeuble, ses grands souffles résonnaient profondément, comme si l’air de sa bouche, mêlé à la fumée, cherchaient ensemble à couvrir tous les murs. L’odeur de la cigarette perçait légèrement dans les appartements à la fenêtre ouverte. Il faisait gris.

Assis sur un tabouret dans sa cuisine, il aurait voulu délier le temps pour faire glisser ailleurs la pesanteur de sa fatigue immense. Ou bien crier dans l’espace de sa fenêtre. Pourtant, sa voix restait terrée au fond de sa gorge, les voisins étaient là, on voyait des fenêtres ouvertes et des lumières le soir. Il y avait même, maintenant, dans la cour, un livreur qui tentait désespérément de trouver le propriétaire d’un colis. C’est ainsi, la vie continuait, balbutiante. Il ne voulait pas crier, par peur de casser ce qu’il restait d’équilibre au monde et de briser la tranquillité de cette cour intérieure.

Comment, alors, percer le son de ce vide infini ?

Il se leva doucement pour mettre en marche la machine à café. Alors, l’odeur des grains moulu vint enrober la pièce et l’écoulement de l’eau se fit entendre. Il sentait la pesanteur de son corps, il sentait chaque geste comme s’il était coulé dans de l’argile qui était en train de sécher. Emmuré. C’était trop dur, se disait-il, sans comprendre pourtant ce qui l’étreignait. Dans le salon, la télé était éteinte, pour se protéger des annonces aux allures de fin du monde et il avait réussi à éviter depuis plusieurs jours de parler à son père, qui arrivait toujours, en quelques mots, à le déprimer.

Sa clope terminée, il marcha vers sa chambre et surpris son reflet dans le miroir de l’entrée. Il faisait peine à voir, se dit-il. Il avait enfilé un pyjama propre en se levant et une vieille robe de chambre qu’il avait déjà lors de ses premières années à Paris, ses années étudiantes. Elle était rouge, à l’époque, désormais elle tendait vers le marron, voire le gris, à certains endroits. Il se s’observa longuement, son mug à la main, la face toute débraillée et les cheveux emmêlés. Son visage était gris, seuls perçaient ses yeux clairs, sous ses paupières immenses, presque affaissées. Il se voyait, ainsi, défait.

Doucement, il se mit à sourire, puis à rire. Un petit rire presque silencieux qui venait faire trembler le café dans sa tasse. Son visage commença à faire des grimaces : il tira la langue, tordit la bouche, ses yeux se mirent à loucher et il entama une danse fantasque. Des gouttes de café venaient peu à peu joncher le vieux parquet de l’appartement, mais le danseur n’en avait rien à foutre.

Il finit toutefois par poser sa tasse, après une ultime gorgée, et fit une glissade dans le salon – quelle entrée ! D’un geste, il saisit son téléphone, alluma la musique. Tout était là. Le soleil, même vint gratifier l’artiste entré en scène d’un rayon d’or, malgré les régulières gouttes de pluie qui commençaient à tomber.

Alors, il dansa. A en repousser les murs, à s’en épuiser le corps. C’était comme si la fatigue n’existait plus, comme s’il avait pu, enfin, lui murmurer que ce n’était pas le moment et faire disparaître d’un claquement de doigts ces semaines d’insomnie : la fatigue, tu dégages, l’angoisse, c’est par ici la porte, la panique, va voir là-bas si j’y suis. Il dansait lorsqu’une foule imaginaire commençait à affluer dans le petit appartement. Lui qui n’aimait pas les rassemblements, il visualisait une piste qui peu à peu se remplissaient, où les corps viennent habiter l’espace de leur chaleur, où l’on bouge, se bouscule et se regarde. Ses yeux fermés, son corps virevoltait dans des mouvements toujours plus irréguliers. C’était bon. A un moment, la musique s’arrêta, plus de batterie. Mais le danseur continuait, inlassablement.

Puis, la cadence ralentit et il s’affaissa lentement sur le canapé en velours qui occupait la moitié du salon. Sa main bougeait encore alors que sa respiration se ralentissait et devint plus régulière. Il s’endormit ainsi, la bouche grande ouverte mais le regard apaisé, pendant que le soleil, qui perçait toujours au milieu d’une faible pluie, continuait à veiller sur lui.

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Camp Nanowrimo jour 3

Photographie: de la fenêtre, 16 septembre 2019

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