Des notes

Dans le jardin, j’écoutais mon corps et je sentais au cœur de ma poitrine un magma de manque qui frémit toujours. Cette sensation profonde, entrecollée en elle-même, encore palpitante.

Je te cherche encore.

Je suis dans une chambre que je n’habite plus comme avant, mais je retrouve la fraicheur du soir, la protection de la nuit et cette familière sensation du temps qui s’étire. D’une certaine manière, je suis dans mon élément. Je suis amarrée au cadre de la situation, la maison, et à l’apaisement que me procure la nuit.

Je lis. Le contenu de ces cartons, des boîtes d’archives. Je suis avide de ces mots qui parlent de toi, de ta mort, de ta vie (dans cet ordre, j’ai commencé par la fin). Je voudrais pouvoir me souvenir de tout, alors même que je lis trop vite. Je suis pressée par une naïveté, au milieu de tout cela je pourrais trouver un mot de passe, une fenêtre toute ouverte vers le sens. Des mots à toi, où tu expliques, où tu détailles, où tu décris, où tu relis les espaces entre ces papiers impersonnels – il y a beaucoup de dossiers d’étudiants. Comme dans les films, comme dans les histoires, je trouverai une clé qui ouvre tout, les explications que l’on attendait depuis le début, en outrepassant toute défiance narrative, toute complexité réaliste malvenue, toute tentation d’une morale tournée sur l’indépassable subjectivité de celui qui lit. Un dénouement simple, satisfaisant avec une intrigue bouclée et un générique de fin prêt à dérouler.

Alors je lis. Je collecte les détails comme des indices, que je fourre dans mes poches, comme un enfant ramasse des coquillages. J’appréhende les fonds de carton et les dernières enveloppes (je ralentis alors et je reviens même en arrière), puis je prends une autre boîte.

Il y a des photos, beaucoup de négatifs, des visages et des noms qui ne me disent rien, d’autres qui me donnent l’impression d’appartenir à un ancien monde. Il y a des vivants et des morts.

Et toi, au milieu.

Je te reconnais parfois, dans un regard sur la photo. Je peins mes émotions sur l’impression de tes yeux. C’est que j’ai le sentiment que j’ai encore besoin de ta joie, de ta confiance, de ta bonne humeur – ce sont les mots que je retrouve dans les lettres des autres pour parler de toi. Je sens aussi les espaces vides sur les parties de ta vie que je n’ai pas connues, ou que j’ai oubliées, ou qui ne m’ont jamais été racontées par toi.

Qu’est-ce que tu pensais de tout ça ? C’était comment dans ta tête ? C’était quoi tes rêves ? De quoi tu avais peur ? Cette tristesse-là, elle est à toi ?

Je voudrais te raconter G., les ponts entre vos vies – mais l’aurais-je même rencontré si tu étais encore là ? Je voudrais te raconter nos projets, et comment je m’emmêle, comment mes souvenirs sont fracturés, comment tu me manques.

Moi, je suis là.

Et bien sûr que je butte, mais cela me fait du bien. Quelque chose d’un espoir, d’une route que l’on est enfin prête à traverser.

C’est que j’ai moins peur de moi et de la brutalité de mes émotion ;

Un peu moins peur.

J’ai trouvé dans les pochettes les plus récentes quelques photos de moi, enfant.

Je suis ta fille.

Je voudrais documenter le deuil.

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